LA HAINE DE LA PENSEE

m-e-s: Bernard GUITTET

Représentations les 5, 6 et 7 novembre à la Chapelle 04 67 42 08 95

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LE PROJET:
Après deux années hors de l’hôpital, l’association les murs d’Aurelle a décidé pour cette année 2009 de réorienter son activité en affirmant d’avantage sa spécificité ; le travail de recherche théâtrale qu’elle a mis en place depuis 1991 et qu’elle avait laissé en veille durant ces deux années de restructuration.
Nous avons donc décidé de consacrer cette année à la création de « la haine de la pensée » mis en scène par Bernard Guittet. Ce spectacle s’incrit à la suite d’une démarche que nous avons entreprise à travers déjà quatre spectacles rassemblés sous le terme théâtre de l’expérience. Cette forme théâtrale qui travaille radicalement l’échange entre la création artistique contemporaine et la folie. Pour ce cinquième spectacle, « la haine de la pensée », nous avons obtenu une résidence de création à la Chapelle Saint Gély de Montpellier, lieu consacré au spectacle vivant, dans laquelle nous jouerons la pièce trois soirs en octobre 2009.

Ce nouveau spectacle prend comme point de départ, comme point d’appui, le stade où nous avions laissé la création précédente « Le 20, Lenz traversa les montagnes » qui mélait des acteurs profesionnels, des comédiens amateurs issus des ateliers des murs d’Aurelle et des étudiants en art du spectacle de l’Université Paul Valéry. Cette rencontre entre comédiens professionnels et comédiens du théâtre de l’expérience se poursuit dans « la haine de la pensée », ou six acteurs amateurs seront sur scène en présence de deux comédiennes profesionnelles.
Se présentant formellement comme des diptyques, texte et action séparés, l’intention initiale de Bernard Guittet le metteur en scène est de travailler, sur cette dichotomie, et voir jusqu’à quel point le jeu des juxtapositions peut faire naître d’autres situations, d’autres images. Préssentant par ce moyen, que là,
se joue quelque chose de la folie.

NOTE D’INTENTION
Il est assez rare que la haine se montre à visage découvert, ou alors c’est qu’il est trop tard. Du coup, ses multiples travestissements mais aussi ses différents degrés pourraient presque faire l’objet d’une esthétique. C’est pourtant le point de vue éthique qui motive en premier lieu notre projet théâtral qui signale qu’aujourd’hui la haine sait fort bien se faufiler sous le masque même de ce qu’elle vise.

Le sujet est profondément ambigu. Tout le monde tombe d’accord que la haine est un mal qu’il faudrait éradiquer mais chacun peut la reconnaître en lui soit à l’état vif (y compris dans la folie), soit à l’état latent. Mais il est un objet que la haine peut élire et qui constitue en quelque sorte sa « volonté de puissance », c’est la pensée. Car la haine pense. Elle est même, à la différence de la colère, destinée à penser pour ménager les chemins de son succès. Car, si elle hait la pensée elle-même, c’est alors qu’elle trouve son objet d’élection puisque à travers la pensée, c’est la possibilité même de l’universel, donc de tout autre, qu’elle efface. La haine est paradoxale car elle vise la totalité mais hait l’universalité.
En fin de compte ce qui nous intéresse ici, c’est la possibilité du discours de la haine contre la pensée qui pourtant est aussi un discours. Car la haine n’hésite pas à argumenter. Autre de la pensée, elle persuade et s’appuie sur des évidences tout comme la pensée.
D’ailleurs la haine ne vise pas forcément la destruction. Chaque fois qu’elle peut trouver pire que la pure et simple suppression, elle préfère. C’est une naïveté de croire que la haine cesse avec la mort de l’autre, car la haine « pense » le pireque- la-mort. Ainsi la haine peut-elle avoir ses œuvres.
Toutefois, la haine est une énergie qui peut être salutaire face à l’oppression : la haine répond à la haine et relance le combat… « Polémos père de toute choses » disait Héraclite, mais la haine ne veut pas gagner quelque chose, elle veut la perte de l’autre ; elle ne veut pas l’objet, elle vise le sujet. La haine a partie liée avec le Mal. Nietzsche soupçonnait chaque philosophe de nourrir sa pensée de la haine qu’il avait pour tel de ses prédécesseurs. La haine pourrait-elle se loger au cœur même de la pensée ? Elle qui divise et détruit pourraitelle se « sublimer » en clarté et distinction, attributions et propriétés, bref, en maîtrise ? Ou bien ne serait-elle qu’un moment négatif de tabula rasa où il faut bien abolir pour reconstruire à nouveau, éliminant les contradictions et les amalgames qui gênent la progression ?
Mais l’époque post-moderne ne s’enthousiasme plus pour les nouvelles aubes ou les grands soirs. Du nouveau, elle en fabrique tous les jours et n’hésite pas pour ce faire à ressusciter tous les passés. Serait-ce qu’elle en aurait fini avec
la haine ? Ou est-ce que la haine se dissémine dans de multiples éliminations , de subreptices disparitions, de résurgentes exceptions ?

 

le dispositif scénique

 

La scène est divisée en deux moitiés égales, l’une à jardin, l’autre à cour. Ces deux moitiés ne sont pas forcément occupées en permanence. Des « absences » peuvent affecter l’une ou l’autre partie, voire les deux, afin de
manifester qu’il s’agit de restituer artistiquement une expérience et pas seulement de produire un « spectacle »

 

La moitié jardin, nue, est dévolue à la pensée, la pensée comme discours, discours porté par une actrice professionnelle, seule, qui développe toutes les ressources de la diction par sa présence (parfois intermittente) et par l’usage qu’elle peut faire d’appareils sonores d’amplification ou de transformation de la voix. Son mode de jeu s’inspire de celui de la poésie sonore. Mais le service scénique reste toujours dévolu à la sensibilité de la parole comme discours,
car c’est dans le discours, dans sa double fonction de discrimination (toute définition est négation dit Spinoza) et d’enchaînement, que gît la possibilité de la haine. La production textuelle est placée sous le signe de l’abondance, de
l’interminable, flanquée de toutes les formes rhétoriques des replis, répétitions, digressions ou multiplications d’ exemples etc. qui donnent une idée de la « topologie » de la haine discursive, celle qui veut avoir raison au sens guerrier « d’arraisonner ».

 

Les textes des discours proférés sont issus d’un corpus culturel ou actuel. Ont pour l’heure été testés : « La Cité de Dieu » de St Augustin, « L’Antéforme » de M.B. Kacem, « La maladie à mort » de S. Kierkegaard. Mais d’autres sont à suivre. Ils ont en commun de provenir d’un discours qui semble n’avoir ni commencement ni fin, qui s’auto entretient dans ses convictions jusqu’à former une espèce de dogmatique où le vrai s’engendre de sa propre affirmation puis de son déploiement dénégationniste à travers le champ du savoir. Il s’agit avant tout d’une affaire de style plus que de contenu.
La moitié cour, en installation, est dévolue à l’action comme dispositif, dispositif monté et actionné par un comédien-patient, seul, qui aménage et déménage le plateau en « matériaux » pour un récit muet qui n’aura que lieu puisque la parole n’accompagnera pas ce qui se fera (sauf brèves énonciations destinées à figurer parmi les matériaux mobilisés). Ces dispositifs s’inspirent de « l’art-action » visant à traiter l’action comme un objet immatériel et séquentiel.

Autre dis-cours donc : l’action y est prise comme symptôme et comme « texte ».

 

Cette fois c’est la haine comme occurrence extérieure (technique, sociale, politique), celle que l’on rencontre ou celle par laquelle on réagit qui est citée. Les dispositifs matériels et les actions qu’ils suscitent, sortes de « machines désirantes » célibataires, représentent l’anonymat croissant des machines et des relations que tout un chacun, et peut-être les comédienspatients en particulier, est amené à éprouver. Y sont inclus également les intériorisations psychiques des aliénations qui tourmentent le sujet sous formes d’obsessions, compulsions, ou morcellements. La machination fascinante de la haine est ici « bricolée » pour en restituer l’aspect à la fois consternant et dérisoire, malgré les effets hautement dévastateurs qu’on peut en attendre.

 

L’accolement des deux moitiés de scène, le « diptyque », est déjà symbolique de l’assujettissement de la haine qui divise et unit pour le pire. L’appariement fatal, de cette chose qui « colle » sans pouvoir vraiment faire sens, même monstrueux,
c’est le « montage » de la haine. Il faut donc que l’accolement des deux performances soit en permanent renvoi l’un à l’autre, mais qu’en même temps ce renvoi échoue le sens dans un discord constitutif. Ainsi le diptyque fonctionnera
comme illustration sensible du processus de la haine, à la fois dysharmonique, mais procédant d’une inquiétante étrangeté familière. Chaque diptyque est pensé à part des autres, quoique chacun fonctionne sur le même modèle. Chaque comédienne professionnelle est attachée à un diptyque et un seul, tandis que les comédiens-patients peuvent s’échanger
sur un même dispositif-action. Toutefois n’importe quel dispositif-action ne peut se combiner avec n’importe quel discours.