Théatre

Le Narcisse et l’oignon

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mise en scène Bernard Guittet
théâtre des Treize Vents à Montpellier

Des dizaines de personnages font irruption dans cette fresque mouvementée qui raconte les voyages de Peer Gynt, des neiges boréales à la cabane de Solveig, en passant par les sables d’Afrique. Elle déroule sous nos yeux la vie d’un héros têtu au cœur brûlé : d’un homme déboussolé au sens géographique du terme.

La fable est interprétée à la lumière de ce combat violent qui parfois oppose le réel à l’imaginaire, ou bien sur un autre versant le sentiment de fidélité à la splendeur insouciante des départs aventureux.

Mais Peer Gynt est aussi une histoire de la folie, qui nous rappelle aux moments de l’histoire de notre propre vie où la “raison” a été choisie… ou peut-être subie… ?

Ce spectacle ni totalement amateur ni totalement professionnel est le résultat d’une rencontre entre des professionnels du théâtre (metteur en scène, décorateur, régisseur et costumier) et des personnes – les acteurs – dont la vie a croisé le chemin du soin psychiatrique.

Quelques acteurs amateurs ont aussi rejoint ce travail qui les a interpellés. Cette rencontre nous convoque en tant que spectateur avec l’urgence propre à nous révéler l’art artistique dans une vérité plus crue, une nudité qui peut aller jusqu’au malaise.

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Gilgamesh, ou les eaux lointaines – 1996

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spectacle réunissant Frédérique Simon, Anne Lopez, Christian Zagaria
et trois personnes autistes
créé au Centre Bérenger de Frédol de Villeneuve-les-Maguelonne avec le soutien du CCNM

Une thématique et un support narratif ont été suivis avec l’errance héroïque et philosophique de Gilgamesh, personnage d’une épopée mésopotamienne vieille de quelque trente-cinq siècles, dont le souffle, la hauteur de vision et de ton, l’éminent et l’universel de son propos portent un éclairage inattendu sur la difficile relation de reconnaissance humaine et d’altérité que nous tentons d’établir avec les autistes.

Christophe Bara situe le problème de la sollicitation des personnes autistes dans l’origine du projet d’expression scénique :

Comme on rappelle à soi, jusqu’aux limites de la technique et de l’espérance, toute humanité qui se dérobe dans le silence, le coma, la mort et tout ce qui lui ressemble, ici, nous sommes naturellement poussés à recueillir et à développer les moindres signes de connivence, de jeu et de représentation que donnent les autistes, au delà du refus magistral qu’ils opposent à notre communauté d’échange et de parole. C’est une rare occasion, pour des danseurs, des acteurs et un entrepreneur de spectacles ; elle les pousse à refondre leur alphabet, à rechercher les signes authentiques d’une relation préverbale et à obtenir finalement un rendez-vous privilégié avec la part irréductible de la nature humaine, celle qui mérite d’être grandie chez l’acteur et projetée hors de lui.”

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Mille Presences – 1998

millepresencesanimmise en scène Bernard Guittet
Théâtre déambulatoire
Chai du Terral à Saint Jean de Védas
Centre chorégraphique national de Montpellier

ll y avait comme un brin de folie, l’autre soir au Chai du Terral. Tous jetaient un coup d’oeil interloqué, sur un groupe de gens un peu bizarres qui s’avançait au milieu de la cour du château, encadrés par une rambarde mobile portée à bouts de bras ; conduits par un capitaine les annonçant comme en croisière vers Palavas, et dialoguant par voie de mégaphone avec un autre personnage, lointain, supposé à quai. On entendait : “Voyage / Tu voyages /Là tu voyages / La nuit tu voyages / La nuit et tu voyages / La nuit et le jour tu voyages”.
Puis le “spectacle” conserva cette forme – de déambulation – cette fois dans les pièces, à l’intérieur du château. A chaque halte, la mise en scène d’une atmosphère, l’apparence d’un impromptu, une courte “situation”. Et une installation plastique, pensée avec Christiane Hugel.
Un tel dispositif théâtral annihile le rapport scène-salle. La circulation de l’émotion s’y fait bien plus directe, pour un spectateur placé au contact du “prochain”, en même temps que mis lui-même en mouvement. De leur côté, plusieurs des acteurs confient s’être beaucoup remués, au service de textes qui leur étaient très proches.
Tous ces rapports culminaient dans un “cabinet d’écoute”, très troublant : dans une boîte confinée, un jeu de miroirs plaçait le spectateur en face-à-face très proche, de visage à visage, dans une atmosphère magique, avec l’acteur, qui lui chuchotait à peine un texte précisément à son adresse.
De même, ce théâtre fragmenté ne va pas sans faire écho avec la fragmentation de l’identité, qui caractérise “la folie”. “Ce corps morcelé, cette vision diffractée, que nous renvoient aussi les arts plastiques, il ne s’agit pas de l’exhiber, mais de le mettre en scène” poursuit Bernard Guittet.

Gérard Mayen – MIDI LIBRE